Le Haïbun

Approche

Le haïbun est une composition littéraire dans laquelle prose et haïku se mêlent en une brève narration poétique d’une expérience réelle ou imaginaire.

Le haïbun peut prendre souvent, mais pas exclusivement, la forme d’un récit de voyage, le plus célèbre exemple étant l’oeuvre majeure du poète Matsuo Bashô (1644-1694) Hoku no hosomichi, texte traduit et annoté par Alain Walter, aux Editions William Black & Co, sous le titre L’Étroit chemin du fond. Autres traductions : La Sente étroite du Bout-du-Monde, Sur le chemin étroit du Nord profond ou encore Le Chemin étroit vers les contrées du Nord.

Pratiquant à la fois le haïku, le tanka et le haïbun, je trouve ces trois genres très différents mais en même temps complémentaires. Le haïku fait jaillir l’instant et la spontanéité ; le tanka prolonge des expériences en les sublimant à la manière d’un chant qui laisse s’exprimer le sentiment ; le haïbun, prose et poésie-haïku mêlées, décline la vie sur des modes variés et dans les trois espaces temporels. Le haïku, survenant dans le haïbun, introduit une diversion, une réorientation du regard soudain focalisé sur l’immédiateté, le concret, « l’ici et maintenant ». C’est pourquoi il ne constitue pas une banale illustration du propos : éclos dans les plis de la prose, il entretient avec le récit des liens très subtils. Ce divertissement inattendu doit surgir le plus naturellement possible et ravir le lecteur, c’est à dire lui laisser une impression forte. Aussi, afin de ne pas émousser le plaisir, le poète sera attentif à ne pas émailler son haïbun de haïkus trop nombreux, mais à les distiller opportunément. Plus le haïku sera rare, plus il gagnera en puissance. Un seul peut suffire même, plutôt placé en position finale.

Danièle DUTEIL

Extrait du dossier composé par Marie-Noëlle Hôpital : L’écho de l’étroit chemin n° 28, octobre 2018.

Le thème du voyage revient sous plusieurs plumes, et d’abord celle de Roxane LAJOIE pour qui le haïbun est un récit de déambulation. Cependant les sujets abordés sont variés, Germain REHLINGER en recense quelques-uns (enfance, art pictural, guerre…) ; ils oscillent entre réel et fiction, « vécu et imaginaire » selon Monique MERABET.

À travers ces approches différentes, comment cerner la « substantifique moelle » du haïbun ? Les styles, les rythmes, les couleurs vont donner une impression kaléidoscopique. L’analogie avec les arts visuels nous aide à comprendre la spécificité du genre. Monique LEROUX SERRES affirme que « le haïbun s’apparente au collage en arts plastiques » ; cette technique chère au surréalisme (terme mentionné par Germain REHLINGER) prélève des éléments concrets, figuratifs pour en détourner le sens, créer des visions insolites, profondément originales, des êtres hybrides, parfois fantastiques. Georges CHAPOUTHIER, lui, décrit une mosaïque littéraire où prose et poésie juxtaposées vont s’intégrer dans un ensemble, et, idéalement, former un tout harmonieux. « On peut envisager la prose comme un fond, considérer la prose comme une toile et le haïku comme une broderie, ou bien se représenter un jardin vert agrémenté ici ou là de quelques scènes florales », suggère Monique LEROUX SERRES. Je songe au rêve nervalien d’une femme qui se confond avec le paysage.
Mais le collage ne laisse pas de blanc, alors que le haïbun, lui, se caractérise par une zone de silence et de vide entre prose et poésie : « le passage d’un sujet à l’autre, d’une forme à l’autre, dit quelque chose en plus : le blanc laissé est comme une faille, un terrain vierge par où l’imaginaire du lecteur peut trouver où se nourrir. », conclut Monique LEROUX SERRES. À sa carte blanche fait écho « Neige1, haïbun qui s’ignore comme tel, de blancheur et de silence » évoqué par Françoise KERISEL.
Ainsi se poursuit le chemin initialement tracé par BASHÔ ; les auteur-e-s contemporain-e-s nous invitent à continuer le voyage.

Marie-Noëlle HÔPITAL

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1. Neige : Roman de Maxence Fermine, Éditions du Seuil, 2011.